Il est vrai qu’en Guinée, l’ethnicité n’est pas un fait nouveau dans la gestion de la chose publique. Du premier régime (1958-1984) à celui qu’on appelle le quatrième régime (2010-2021), le fait ethnique a été au coeur des différents gouvernements. Il convient de rappeler cependant qu’il existait avant l’indépendance — sous la colonisation — des associations à caractère ethno-régionaliste qui sont entre autres : l’Amicale Gilbert Vieillard pour les Peuls, l’Union Forestière pour les ethnies de la Guinée Forestière (Kissis, Guerzés, Tomas, etc.), l’Union mandingue pour les Malinkés, le Comité (ou Union) de la Basse-Guinée pour les Soussous. S’ajoutent à celles-ci l’Union des Toucouleurs, l’Union des Insulaires pour les originaires des Îles de Los, l’Union des Métis, etc. Ces associations étaient en réalité des groupes de pression pour leurs localités respectives. Mais en dépit de son existence qui ne date pas d’aujourd’hui, le degré de son utilisation dans le champ politique, et surtout, dans la gouvernance, diffère d’un régime à l’autre. En effet, contrairement à ses prédécesseurs, le régime d’Alpha Condé a été le plus marqué par l’ethnocratie, c’est-à-dire par une gouvernance fortement représentée par son ethnie en l’occurrence, l’ethnie malinké et assimilés [les autres ethnies du Mandingue] au détriment des autres ethnies. Cette pratique est qualifiée par certains observateurs de “Maninkalisation de l’administration”. Cette réalité est confirmée par des faits. Ainsi, rappelons les faits qui illustrent cette ethnocratie de la gouvernance d’Alpha Condé.
Lors de la campagne électorale du second tour de 2010, Alpha Condé et ses alliés du RPG-Arc-en-ciel, avaient mis en place une stratégie de trois (3) contre un (1) — les trois régions (Basse-Guinée, Haute-Guinée et la Guinée Forestière) Vs la Moyenne-Guinée — visant à isoler son adversaire Cellou Dalein Diallo et son ethnie (les Peuls). D’ailleurs, dans leurs manœuvres, ils étaient allés jusqu’à orchestrer une fausse affaire d’ “eau empoisonnée” contre des militants du RPG (Rassemblement du peuple de Guinée) dont les auteurs seraient des Peuls (militants de l’UFDG). Or, l’on sait que le seul objectif de cette manœuvre était d’opposer les Peuls supposés être des militants de l’UFDG, donc, de Cellou Dalein Diallo, aux autres communautés notamment les Malinkés. Dans la foulée, cela avait conduit à une chasse aux sorcières contre des Peuls dans certaines localités de la Haute-Guinée dont Siguiri.
Comme en témoigne l’extrait ci-dessous de la thèse de doctorat de Ramadan Diallo, dès son arrivée au pouvoir, Alpha Condé avait matérialisé cette manœuvre utilisée lors de la campagne électorale pour isoler Cellou Dalein Diallo et son ethnie en choisissant un Premier ministre (Soussou) et un Président de l’Assemblée nationale “Forestier”.
“Le choix des agents publics est basé principalement sur le critère de l’appartenance ethnique en privilégiant les ressortissants qui partagent le même groupe ethnique avec le Chef de l’Etat – Malinké en l’occurrence – et la marginalisation des groupes ethniques rivaux – Peulh en particulier – est, comme on le voit, symptomatique de cette ethnicité exclusionniste. Ce que dit Bah Oury sur la « distribution » des institutions stratégiques de la République par le Chef de l’Etat aux groupes ethniques a effectivement renforcé le sentiment d’exclusion et quelque fois de victimisation des Peulh. En effet, le poste de Chef de l’Etat est occupé par Alpha Condé qui est Malinké ; celui de la primature par Mohamed Saïd Fofana (décembre 2010 – décembre 2015), Mamady Youla (décembre 2015 – mai 2018), et actuellement Ibrahima Kassory Fofana (depuis mai 2018), tous les trois Soussou ; et celui de la présidence de l’Assemblée Nationale par Claude Kori Kondiano, Forestier. Bien que quelques Peulh bénéficient de portefeuilles ministériels dans son Gouvernement, Alpha Condé n’attribue en revanche aucun poste stratégique – à la hauteur de ceux mentionnés – à la communauté Peulh.” (extrait de la thèse de Ramadan Diallo).
Au regard de ces nominations à la primature, à la présidence de l’Assemblée nationale, à la tête de quelques ministères et autres services départementaux, l’on est tenté de dire que la gouvernance d’Alpha Condé n’est pas une ethnocratie puisqu’elle n’exclut pas les autres ethnies. Mais pour comprendre qu’elle n’échappe pas en réalité à cette qualification, il faut creuser davantage en observant la composition des différents gouvernements que ses Premiers ministres (Soussous) ont piloté, la composition des majorités parlementaires du RPG, les nominations dans les ministères, les nominations dans la hiérarchie militaire et paramilitaire, les nominations des diplomates, les nominations dans les départements (Préfectures) et Régions, les autres services déconcentrés de l’Etat, etc.
Des deux gouvernements de Mohamed Saïd Fofana aux deux gouvernements de Kassory Fofana en passant par celui de Mamady Youla, la sur-représentativité des Malinkés est marquante. En plus de cette sur-représentativité, il y a la présence quasi exclusive des Malinkés aux postes de : directeurs généraux (DG), directeurs administratifs et financiers (DAF), secrétaires généraux (SG), etc. Au niveau de la hiérarchie militaire et paramilitaire, là encore il n’y a pratiquement que des malinkés. Pour s’en rendre compte de cette réalité, il suffit de voir les noms des actuels préfets et gouverneurs, et des secrétaires généraux des différents ministères qui assurent les affaires courantes depuis la chute du régime d’Alpha Condé le 5 septembre dernier. L’autre élément frappant sur l’ethnocratie de la gouvernance d’Alpha Condé est l’occupation quasi exclusive des fonctions régaliennes de l’Etat par des Malinkés et assimilés.
Les recrutements sur la base ethnique dans l’administration et dans l’armée auxquels la gouvernance d’Alpha Condé s’était livré sont réels. L’on se souvient encore du recrutement quasi mono-ethnique que le ministère de l’Administration du territoire et de la Décentralisation (MATD) avait effectué à un moment donné. Le pire est que ces recrutements ne tiennent pas souvent compte des compétences des personnes recrutées. Ils sont principalement fondés sur deux critères : le militantisme et l’ethnie des personnes recrutées.
En même temps, le régime d’Alpha Condé ne se contentait pas qu’à engager dans l’administration sur des considérations subjectives, il excluait pratiquement tous ceux qui n’étaient pas de son ethnie et qui étaient supposés être de l’opposition du fait de leur appartenance ethnique. Dans son livre intitulé “la politisation des administrations publiques en Afrique” publié le 20 mai 2021, Mamadou Gando BAH, actuellement conseiller technique au ministère de l’Economie et des Finances, indique qu’après l’élection présidentielle de 2010 :
“[…] les membres de l’ethnie peule de l’opposant Cellou Dalein Diallo ont été considérés comme des opposants. L’ethnie étant confondue au parti d’opposition, plusieurs cadres peuls ont été progressivement éloignés de la gestion administrative et institutionnelle du Pays.”
C’est pourquoi d’ailleurs, dans sa thèse de doctorat, Ramadan Diallo parle d’ “ethnicité exclusionniste”. A cet effet, on se rappelle de la suspension du journaliste-sportif Amadou Diouldé Diallo de ses fonctions à la Radiotélévision de Guinée (RTG) parce que ce dernier avait eu le courage de se lever contre le fameux projet “Manden Djallon” orchestré par le pouvoir d’Alpha Condé dont le but était d’opposer les filles et les fils du Fouta en se basant sur certains clivages internes.
Par ailleurs, les régimes de Sékou Touré et de Lansana Conté s’étaient incontestablement servi de l’ethnie dans la gestion de la chose publique. Le régime de Sékou Touré avait aussi par moment arrêté d’accorder des bourses d’études aux Peuls, car certains intellectuels peuls opposés à son pouvoir étaient considérés comme des “Traîtres” par le régime révolutionnaire. Malgré ses dérives ethnicistes, selon des témoignages, le régime de Sékou Touré privilégiait beaucoup plus les compétences dans les nominations. Cependant, il convient de souligner qu’il y avait là encore une sur-représentativité des Malinkés dans l’administration. C’est la perte du pouvoir qu’ils avaient sous le régime révolutionnaire qui avait poussé certains cadres civils et militaires de l’ethnie malinké et assimilés à organiser un putsch contre le régime militaire du CMRN (Comité Militaire du Redressement National).
Concernant le régime de Conté, après la fameuse purge de 1985 — qui a été l’une des erreurs monumentales de son régime — il avait beaucoup plus joué sur l’équilibrage ethnique dans les nominations. Mais le régime d’Alpha Condé en a beaucoup plus fait un outil de gestion et d’exclusion. D’ailleurs, des données recueillies par Ramadan Diallo lors de sa recherche doctorale, indiquent que le régime d’Alpha Condé est le plus ethniciste et exclusionniste de tous les régimes que la Guinée ait connus.
Quel est l’intérêt de rappeler ces faits pendant que le régime d’Alpha Condé est désormais derrière nous ?
“Celui qui ne tire pas les leçons sur son passé est condamné à le revivre”.
Certes, le régime d’Alpha Condé est désormais derrière nous, mais il convient de tirer les leçons sur notre passé pour comprendre les travers des différents régimes afin de repartir sur de nouvelles bases solides pour construire une Guinée unie et prospère. D’ailleurs, dans cet élan que s’inscrivent les consultations nationales organisées par le Comité National du Rassemblement pour le Développement (CNRD). En effet, il faut passer au scanner la gestion de la chose publique ! On sait que la gouvernance d’Alpha Condé a été marquée par la division et l’exclusion qui ont par conséquent, favorisé le repli identitaire qui fait que les Communautés se regardaient en chien de faïence. La politique exclusionniste doit désormais être derrière nous. C’est pourquoi, les autorités de transition doivent faire de telle sorte que les futures nominations tiennent compte de la représentativité de l’ensemble des couches sociales. Aucune partie de la Communauté nationale ne doit être exclue. C’est vrai que les nominations doivent porter sur les compétences, mais toutes les ethnies ont des compétences. Par conséquent, tout le monde doit être associé dans la gestion de la Cité.
Par ailleurs, l’Etat unitaire avec la décentralisation et la démocratie actuelle ont montré leur limite. C’est pourquoi, il faut profiter de cette occasion en or pour transformer notre Etat en passant de l’Etat unitaire à un Etat fédéral. En même temps, adopter la démocratie consociative. Ces deux réformes apaiseront beaucoup plus l’environnement socio-politique et favoriseront une gestion plus inclusive de la chose publique.
Par BAH Oumar Rafiou














