Quels intérêts stratégiques pour les Etats ?
Les ressources géologiques de la Guinée est au cœur de toutes les attentions, débats et projets de développement. Cette dotation exceptionnelle du territoire en richesses minières constitue une opportunité de mobilisation de ressources pour financer les politiques publiques de développement (près de 32% des recettes de l’Etat).
La caractérisation principale des ressources minières réside dans leur dimension stratégique, générant des luttes d’influence entre Etats pour le contrôle des gisements et des schémas d’approvisionnement. Sylvie Matelly [1]Directrice adjoint de l’IRIS (Institut des Relations Internationales Stratégiques)… et Bastien Alex définissent cette dimension stratégique des ressources minières en trois axes ; stratégique par leurs natures, elles sont le fondement de toutes les productions de biens et de richesses (les métaux sont à la source de la civilisation antique, Egypte, et moderne, Angleterre). Stratégique par la structure et le fonctionnement des marchés ; spéculatifs, volatiles et peu transparents (Le marché de la bauxite se négocie au gré à gré, c’est l’Aluminium qui est côté en bourse au LME de Londres). Stratégique par l’implication d’une multitude d’acteurs aux objectifs différents ; Etats, entreprises, individus, cartels, mafias, groupes terroristes…
La Guinée au cœur des ambitions géopolitiques entre des Titans
La Guinée détient les 2/3 des réserves mondiales de bauxite, soit près de 40 milliards de tonnes. De par sa nature, la bauxite est la matière première de l’aluminium, le 2e métal le plus produit et le plus consommé au monde, loin derrière l’acier (59,7 millions de tonne en 2015 contre 1637 millions de tonne pour l’acier). Indispensable à l’industrie aéronautique (66% de la structure de l’avion) des transports (35%), emballages (20%) bâtiments (16%). La Chine produit et consomme près de 50% de l’aluminium primaire dans le monde. La Guinée demeure ces dernières années le premier pourvoyeur de l’empire du milieu en bauxite (près de 40 millions de tonnes exportées vers la Chine en 2018, ITIE). Depuis l’indépendance, la bauxite guinéenne fait l’objet de convoitise des grandes puissances. Un mélange inextricable de besoins en matières premières et tentatives de contrôle d’un territoire situé sur les grandes routes maritimes atlantiques. Entre 1958 et 1973, en pleine guerre froide, américains (CBG) et soviétiques (CBK) s’activent dans le contrôle des ressources bauxitiques de la Guinée pour alimenter leurs industries militaires et aéronautiques. Ces dernières années, Chinois, Arabes, Indiens, Anglais, Français, Russes, Anglo-australiens, Américains se livrent une « nouvelle guerre froide économique » pour le contrôle des gisements de bauxite et de fer, uniques au monde. La bataille stratégiquo-médiatique entre Rio Tinto et BSGR au tour du Simandou est avant tout une lutte hégémonique entre un géant du fer (major) contre un « diamantaire » qui cherche à diversifier ses activités économiques.
La Bauxite, un instrument d’influence au service de la diplomatie
La bauxite, au-delà de l’alimentation de l’industrie de l’aluminium est un outil de projection diplomatique à l’international. Un instrument d’influence stratégique exploité par les géants miniers de l’Asie du Sud-Est (Malaisie, Indonésie) et Centrale (Mongolie), au service d’ambition hégémonique régionale. Dans ce dernier pays, au carrefour des vastes terres du Caucase et de la Chine, la politique de développement des ressources minières intègre l’enjeu de la protection de la sécurité nationale. La déclinaison diplomatique de cette vision s’intitule « la politique du troisième voisin ». Elle vise à développer de bonnes relations avec la Chine, conserver de bonnes relations avec la Russie et tisser des liens privilégiés avec de nouveaux pays développés (Allemagne, USA, France, Angleterre…). Cette politique s’applique à travers le « principe des trois tiers » : limiter les investissements étrangers d’un pays pour que ceux-ci ne dépassent le tiers du total des investissements étrangers dans le pays. L’objectif est double ; protéger l’indépendance et la sécurité du pays à l’égard d’un partenaire étranger en limitant la dépendance économique. Garantir la possibilité d’exercer une influence sur des pays en besoin de matières premières tout en maintenant la main tendue à de nouveaux partenaires. Une sorte d’équilibre géopolitique entre besoins d’investissements étrangers pour développer le secteur extractif et possibilité de faire pression sur des pays puissants à la recherche de matières premières indispensables à leurs industries lourdes (Chine, Russie, USA). En Guinée, Selon les données ITIE de 2018, les recettes budgétaires de l’Etat issues du secteur minier (534 millions de dollars) dépendent à 62 % de la filière bauxitique. Cependant, les entreprises chinoises de cette filière bauxite (SMB et CDM) contribuent à plus de 31% des paiements du secteur minier. Une forte dépendance économique de la Guinée à l’égard de la Chine, stratégiquement préjudiciable à l’indépendance et à la neutralité positive caractéristique de la diplomatie guinéenne. Le cas du Sri Lanka, illustre parfaitement une stratégie mortifère de la Chine « donner à manger avant de coudre la bouche ». La chine avait octroyée en 2007 une dette de 8 milliards de dollars à ce pays d’Asie du sud-est. En difficulté de remboursement, la Chine reprît pour 99 ans la gestion du port du Sri Lanka situé sur les grandes routes du pacifique, près du très stratégique détroit de Malaca (surveiller les bases et navires militaires américains).
Associer la diplomatie guinéenne à la pensée stratégique sur la bauxite
La diplomatie guinéenne n’a pas à ce jour une réflexion stratégique sur la place des ressources minières dans la pensée géopolitique et l’orientation diplomatique de la Guinée. on peut d’ores et déjà imaginer la mise en place d’un axe diplomatique et stratégique consolidé avec l’Australie, l’Indonésie, le Brésil, la Jamaïque, le Vietnam, la Malaisie, l’Inde, la Guyane, le Surinam…. tous grands producteurs de bauxite pour la reconstitution d’un cartel (Ex IBA), à l’image de l’OPEP pour obtenir un prix rémunérateur de la bauxite et peser sur les grands dossiers internationaux (Choc pétrolier de 1973). La bauxite, les pays développés ne peuvent s’en passer à l’ère des défis environnementaux (l’aluminium 100% recyclable). Les avis de la diplomatie guinéenne doivent être sollicités par le ministère des mines sur les ambitions géopolitiques des grands pays, investisseurs dans les ressources minières de la Guinée. Au-delà des besoins en bauxite ou du fer, ce sont des puissances géopolitiques qui cherchent des territoires d’influences, des couloirs géostratégiques pour dominer les mers, des alliés diplomatiques dans les Organisations Internationales. La bauxite, c’est aussi de la géopolitique !
BARRY Oumar
Doctorant en Sciences Politiques à l’Université de Lyon 3, chercheur sur les enjeux stratégiques des ressources minières.
[1] Directrice adjoint de l’IRIS (Institut des Relations Internationales Stratégiques).













Très bon dossier. Merci et félicitations M. Barry