Le 29 janvier 2021, je quittais Conakry pour une mission de près d’un mois à l’intérieur de la Guinée. Rallier par la route la Guinée Forestière à partir de la Basse-Guinée, n’est pas chose facile. La nature est belle, mais rouler sur nos routes défoncées relève d’un parcours de combattant.
Nous quittions donc Conakry, la capitale du pays, épicentre des mauvaises routes, des bouchons et des occupations anarchiques. Nous sommes vendredi après-midi. Nous savions que nous n’irons pas loin car l’objectif c’est d’atteindre Kindia – la ville des agrumes – pour y passer la nuit. Voyager la nuit expose passagers et chauffeurs à la mort avec l’existence de redoutables coupeurs de routes qui ne sont rarement inquiétés.
A la sortie de Coyah, des policiers ont érigé un barrage pour contrôler les usagers. Ce contrôle ne s’applique pas aux officiels, aux grandes ONG… Par contre, les chauffeurs de taxis sont obligés de verser au moins la somme de 5000 francs guinéens aux agents. Cela, qu’ils soient en règle ou non ! La même pratique se répète au niveau des autres points de contrôle pour ne pas dire points d’arnaque.
A partir de là, commence le calvaire. La route est en chantier depuis des années maintenant. Le gouvernement guinéen et la Chine ont signé un accord “mines contre infrastructures”. Il prévoyait la reconstruction et l’élargissement de la route nationale N1 Coyah-Dabola longue de 370 kilomètres. Le chantier va coûter 357 millions d’euros dont 85% du montant seront mobilisés par Pékin. En attendant, le goudron d’hier a cédé la place à la poussière. Pour atténuer la misère des usagers et des riverains, de temps en temps, des camions citernes aspergent la chaussée d’eau. Mais le trafic est si important que l’opération ressemble à une goutte d’eau dans l’océan.
D’importants ouvrages de franchissement sont en cours de réalisation sur cet axe. Les Chinois et leurs ouvriers guinéens disposent de campements modernes tout au long de la route ce qui leur permet de rester sur place. Autre aspect, les nombreux virages à l’origine d’accidents mortels sont en train d’être réduits. C’est le cas de ceux de Labota, une zone montagneuse difficile à pratiquer. Après plusieurs heures de route marquées par la fatigue, nous sommes à Kindia en pays Soussou. Le lendemain, nous mettions le cap sur Faranah. Mais, avant, notre voiture doit avaler encore la poussière et les 134 kilomètres qui nous séparent de la ville carrefour (Mamou) où se trouve Timbo l’ancienne capitale politique du Fouta Djallon. Comme à Linsan point d’escale pour la bouffe, à Mamou aussi, la route Made in China va dévier le centre-ville. La déviation a un double sens : elle permet d’éviter les bouchons dus aux mauvais stationnements et autres, mais aussi elle met les promoteurs du projet à l’abri de tout dédommagement de citoyens qui pourraient être victimes des travaux de construction et d’élargissement de la route. Mamou, est une ville à majorité peule. Elle a une particularité, le courant électrique y est en permanence. Cette denrée des temps modernes fait défaut dans plusieurs localités de la Guinée comme nous le verrons plus tard. Ici, l’éclairage public est au top; les foyers également sont ravitaillés. A partir d’ici, nous virons à droite pour rejoindre Faranah situé à 187 kilomètres. Mamou-Faranah, c’est avant tout les virages, les montagnes mais aussi de vastes espaces entre les localités. C’est une zone de prédilection pour les coupeurs de routes qui règnent en maîtres. Avant d’arriver à Faranah, il faut traverser les localités de Banian, Tiro, Sansando…
Entre Mamou et Faranah, les chauffeurs doivent à chaque fois éviter les trous ou les fendre avec le risque de connaitre des crevaisons. Cette route pour l’instant ne fait partie d’aucun projet de réhabilitation. Sans doute qu’on attend un prochain bailleur.
Nous arrivons finalement à Faranah la ville natale du premier Président de la Guinée, Ahmed Sékou Touré. C’est dans cette localité que le fleuve Niger prend sa source à Kobikoro. Ici cohabite Malinké et Djallonké. Faranah a un aérodrome, un Institut supérieur agronomique et vétérinaire : Valéry Giscard d’Estaing. S’y trouvent également des plaines cultivables. La maison de Sékou Touré située en bordure de route, est rongée par les intempéries. Mon collègue Bangoura se lamente en ces termes : ‘’cet édifice aurait pu rapporter de l’argent au pays et à la localité si et si seulement nous avions une bonne politique touristique.’’
Nous prenons la route qui mène à la radio Bambou. Faute d’électricité en permanence, la station a été déplacée. Désormais, elle a l’énergie grâce à une société de téléphonie et elle a élargie sa grille des programmes en offrant à ses auditeurs la possibilité d’écouter d’autres radios comme Espace FM et RFI. Après les salamalecs d’usage, nous mettons le cap sur Del Niger, un magnifique hôtel composé de cases en paille. Il est géré par un Espagnol qui prend soin des lieux avec ses collaborateurs guinéens. Piscine et électricité sont disponibles. Au moment de notre passage, un contingent de chinois séjourne sur les lieux. Il s’agirait d’un groupe qui travaille au compte du projet d’exploitation du mont Simandou. Le matin, nous fonçons sur Guéckédou via Kissidougou.

Entre Faranah et Kissidougou, il y a 143 Km. Kissidougou, c’est le pays Kissi. La ville est plate et dotée d’un aérodrome. Ici, pas d’escale. L’imposante mosquée centrale attire l’attention des passants. Guéckédou est à 84,5 Km. Nous devons continuer à prendre notre mal en patience ! Le confort de rouler en voiture commence là. Si nos autorités et ceux qui les suivent se tapent souvent la poitrine pour clamer notre souveraineté lorsque l’Occident se mêle de nos affaires, 53 kilomètres de route ont pourtant été financés par l’Union Européenne à travers son 10ème FED (Fonds Européen de Développement). Les travaux ont été exécutés par l’entreprise
SOGEA-SATOM. Panneaux de signalisation, ralentisseurs, ponts de qualité émerveillent. Mais, non loin de Guéckédou, le cauchemar revient. La route est de nouveau difficile à pratiquer.
La BID, Banque Islamique de Développement, le Fonds Koweïtien et la BADEA (Banque Arabe pour le Développement Economique en Afrique) financent les 53 kilomètres qui restent entre Guéckédou et Kondembadou. La guinéenne GUICO-PRES de KPC, Henan-Chine et BEGECT se partagent le lot, mais le travail semble être sans fin. Si les trous ont presque disparu, la poussière a pris le dessus sur les habitations et les espèces végétales tout au long du trajet. Guéckédou est enfin là. L’ancien marché sous-régional qui drainait Libériens, Sierra-léonais, Ivoiriens et Guinéens, est méconnaissable. L’activité économique tourne au ralenti. Guéckédou est une ville fantôme ! La raison ? Les attaques rebelles de 2001 sous le règne du Général Lansana Conté, hantent toujours la préfecture. Les séquelles sont encore là. Par endroits, on y voit des maisons avec des traces de balles. Selon mes interlocuteurs, beaucoup de personnes qui avaient fui Guéckédou n’ont pas eu le courage de revenir. Certaines ont quitté la Guinée avec le titre de réfugiés. Les souvenirs de la guerre sont présents dans les esprits surtout chez les anciens volontaires, jeunes à l’époque qui avaient appuyés l’armée guinéenne. Cette union sacrée avait permis de mettre en déroute les hordes barbares venues du Libéria et de la Sierra Léone. Mais la suite n’aura pas été bonne. Les jeunes dont beaucoup rêvaient d’intégrer l’armée en guise de reconnaissance ont été abandonnés à eux-mêmes. Ils expliquent que les hauts gradés de l’armée ont incorporé leurs proches qui n’avaient joué aucun rôle pendant le conflit. Un ancien chef de bataillon de volontaires souhaite que la guerre ne revienne plus, car il connait ses conséquences.
A Guéckédou, des rues bitumées sont rares, et la poussière est partout. Des jeunes de la société civile entendent saisir les autorités communales pour obtenir l’arrosage des routes afin d’atténuer la souffrance de la population. Ci-dessous, la route poussiéreuse de Guéckédou :


Cette ville, c’est aussi le fleuve Makona qui sert de frontière naturelle entre la Guinée et le Libéria. Le cours d’eau est juste à quelques kilomètres de là. En temps normal (sans Covid19), une fête annuelle est organisée sur les berges du fleuve par les populations guinéennes et libériennes. Mais en décembre 2020, les autorités locales ont réussi à convaincre les fêtards à renoncer à leur réjouissance à cause de la pandémie.
Sur la Makona, en raison du manque d’ouvrage de franchissement, des pirogues assurent la navette entre les deux pays. Autre détail, trouver à manger à son goût est difficile à Guéckédou lorsqu’on est étranger.
Direction Macenta qui se trouve à 90 kilomètre. Ici aussi, les rebelles avaient fait parler d’eux en 2001. 20 ans après, la guerre est un lointain souvenir, mais les conflits inter-communautaires de la fin de l’année 2020 sont encore dans les mémoires. La ville tente de se remettre grâce à une large campagne de sensibilisation menée par les acteurs de la société civile et les partenaires au développement.
Macenta, ville qui se trouve dans une cuvette abrite la forêt de Ziama qui compte d’importantes espèces de la faune et de la flore. A l’époque coloniale, le Gouverneur de l’AOF (Afrique Occidentale française) passait ses vacances sur place. En 2018, le pouvoir avait voulu livrer ce joyau de la nature à la société “Forêt Forte” qui exploite le bois et dont les actions sont fustigées par les citoyens. Il aura fallu une forte pression avec l’implication du Collectif “Touche pas ma forêt” pour contraindre le gouvernement à renoncer à ce projet. Il y a trois ans, un des doyens de la ville, Döbö Guilavogui (qui n’est plus de ce monde) nous apprenait qu’un Français du nom de Foster qui surveillait ladite forêt aurait préféré disparaître à l’intérieur. Il aurait refusé de prendre part à la seconde guerre mondiale au compte de la Métropole. Depuis, il n’a pas été revu. Macenta avait son café, son thé, sa quinine (médicament), son aérodrome… Mais aujourd’hui, rien ou presque ne reste de tout cela.
Lors des élections communales de 2018, la ville a basculé dans les mains de l’opposition. L’UDFG (Union des Forces démocratiques de Guinée) contrôle l’exécutif communal. Depuis, des manifestants réclament régulièrement le bitumage de 20 km de la voirie urbaine comme promis par le Chef de l’Etat. Mais, beaucoup estiment que Macenta est sanctionné pour ses choix politiques.
Ici, la nature est verdoyante. Les pluies y sont fréquentes. La présence de Ziama ne serait pas étrangère à cette pluviométrie. Par ailleurs, un énorme rocher surplombe la ville. C’est le mont Wökö. Des hôtels de luxe, il en manque à Macenta. Ancien ministre et ancien président de la CENI, Commission électorale nationale indépendante, Louceny Camara a construit récemment dans sa ville natale, un établissement hôtelier haut de gamme. Mais, il est peu fréquenté à cause dit-on de la cherté des tarifs.
Sur la route de Nzérékoré, se trouve la Sous-préfecture de Sérédou qui abrite la grande forêt de Ziama dont une variété de café porte le nom. La localité dispose d’un centre de formation et de perfectionnement des cadres et élus.
Finalement, nous quittons Macenta pour Nzérékoré, capitale de la Guinée Forestière. Les deux localités sont séparées de 135 kilomètres. Zaly comme on l’appelle est une grande ville avec une avance : le bitume sur les principaux axes routiers. Seulement voilà que le courant électrique est souvent abonné absent avec des délestages à vous couper le souffle. La pluie arrose régulièrement la zone. Zaly, c’est le pays des Guerzés et des Manons, rejoints plu tard par les Konianké. Il fait bon vivre dans cette localité avec son climat, mais le grand handicap ce sont les affrontements meurtriers à relent ethnique ou religieux. Au moindre mouvement, la ville peut basculer. Ces dernières années, des efforts considérables ont été consentis par les organisations de la société civile et les partenaires au développement pour sensibiliser les populations sur la nécessité de vivre ensemble dans la tolérance. Nzérékoré aussi a un aérodrome et une station d’eau à Yalenzou qui ravitaille la ville. A partir de Zaly, on peut atteindre le Libéria du côté de la frontière qui se trouve dans la Sous-préfecture de Yalenzou. Les deux Etats sont séparés par le fleuve Mano qui a donné son nom à la grande organisation de femmes du Libéria, de la Guinée, de la Sierra-Leone et de la Côte d’Ivoire (Union des femmes du fleuve Mano pour la paix). De part et d’autre du fleuve, campent les forces de défense et de sécurité qui contrôlent tout mouvement.
Il y a 20 ans, les communautés Manon de la Guinée et du Liberia s’étaient retrouvées pour empêcher que la guerre civile qui déchirait Monrovia et le reste du pays n’atteigne le territoire guinéen. Les populations avaient signé un pacte de non-agression et de non complicité d’agression empêchant les rebelles fidèles à Charles Taylor de réaliser leur rêve. Le chef de guerre libérien arrivé au pouvoir par la force avait fini par se plier à la volonté des
communautés.

Le Pont séparant la Guinée du Libéria du côté de Yalenzou La Maison des Jeunes de Yalenzou

La mosquée de Yalenzou décoiffée par un violent vent
C’est ici que se termine notre voyage. Soulignons que la région forestière est un important grenier pour la Guinée. L’huile de palme, la banane, la cola, le riz du pays viennent de cette zone très riche. Les laborieux citoyens font de leur mieux, mais le manque d’infrastructures adéquates freine toute volonté de développement durable.
Mamadou Samba Sow, journaliste













